jeudi 24 octobre 2013

Dissémination avec Christophe Grossi



Dans le cadre de la Dissémination d'octobre de la web-asso des auteurs proposée par Noëlle Rollet, nous sommes particulièrement heureux d'accueillir Christophe Grossi.

Si la proposition de l'amie Selenacht concerne le "journal intime ou d'écriture", le projet développé par C. Grossi dans la route nationale ; même s'il en paraît de prime abord quelque peu éloigné ; peut y tenir toute sa place, certes de façon quelque peu fantasmatique.

Expliquons nous-en.

La route, donc. Support au flux des sensations. Rattachée au fil de la pelote des jours qui se font, refont, parfois se défont. Les plis singuliers d'un virage, au tournant duquel se dessine le temps qui vient et qui se rapproche et va nous accrocher un moment de la journée.

Route et mémoire. Paysages et temps qui défilent. Projection et introspection. Consignées, plus ou moins consciemment. La soirée de la veille, les projets de fin de semaine. 

Sur ces routes, les consciences s'encochent. Si singulières. Si impersonnelles. Des véhicules scandent le temps. Des regards les suivent.

Les minutes s'égrènent. Toutes les voix se confondent pour se confier à elles-mêmes sur et au bord des routes. Chacun sa route. Chacun ses jours. Sur le grand support asphalté auquel rien de nous ne peut échapper.

Christophe Grossi nous le dit magnifiquement.



croiser

 





C. a tout de suite remarqué que la pharmacie se trouvait au numéro 191 en face de la mairie – numéro 222 –, à équidistance de chaque entrée du bourg.
F. parle de trou du cul du monde quand elle désigne le coin où elle est habite.
J. enregistre depuis son poste d’observation toutes les réactions des automobilistes ; les étranges, les bizarres et les pas correctes il les envoie aux flics.
S. redoute l’abstention et les votes extrémistes lors des prochaines élections.
X. recense et photographie le patrimoine architectural et industriel de la région : manufactures, usines, demeures patronales ou cités ouvrières.
R. n’aime pas quand on dit que sa région est dévastée, minée ou en ruine.
H. apprend que les médecins, parce qu’ils sont débordés, se débarrassent de leurs patients en leur prescrivant ce qu’ils leur réclament : calmants, somnifères, antidépresseurs, anxiolytiques.
Z. aimerait répondre à leur douleur.
O. écrit dans son carnet, Des bobos en somme tout ça, des commotions, pas de quoi s’alarmer.
J.-P. se rend chez les gars qui travaillent à la chaîne, enquête sur le paternalisme ouvrier, sur son rapport au lieu d’habitation notamment et recherche les traces d’une domination à travers la mémoire collective.
P. lit dans le journal local, Aucun décès à signaler, des blessés oui, des dommages collatéraux oui, aucune personne portée disparue.
E. répond, C’est partout pareil on voudrait dormir, on voudrait ne plus avoir peur, on voudrait être moins angoissé, on a le droit à une cellule psychologique, on va porter plainte et demander réparation.
A. note que le nombre de psychotropes prescrits par les médecins est en hausse et que cela génère des problèmes de stock et de réassort.
J.-Y. dit avoir poursuivi son activité alors que ses patrons avaient quitté le navire.
M. prétend que c’est toujours ici que les nuages sont les plus noirs, les températures les plus basses (sauf au mois d’août), les hivers les plus rigoureux et les étés les plus suffocants.
K. est persuadé que le taux de chômage est supérieur à la moyenne nationale, que les vents sont cinglants et porteurs de radioactivité, qu’il y a plein de cancers inconnus à cause de ça : la peur de perdre son boulot et tout ce qu’on avale.
Ph. filme clandestinement les ouvriers, leurs silences et leurs mains qui parlent pour eux.
D. se demande combien de temps il tiendra dans ce bourbier.

écrit ou proposé par Christophe Grossi - @christogrossi
Ici, Christophe Grossi nous présente son projet. 

Nous le remercions encore vivement d'avoir accepté de nous prêter ce texte, qui n'est pas prêt de disparaître dans le rétroviseur.

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