lundi 31 mars 2014

Vigies aux yeux de bois



L'ailleurs par là est possible
Soleil déclinant sur nos fronts marins
Et qui nous met l'est en ouest
Doigts salés sourcils battants
Claquements de voiles là-bas
Le concentrique des Sabines
Se refrène s'amenuise et fuse encore
Jusqu'au point de mire du bras qui scintille
Bas et plus bas
Les corps à présent dans la fraîcheur plongés le sombre
Ne se découpent plus à l'horizon
Se recouvrent de nuit
Même nos faces comme des vestiges – des carcasses
Vigies aux yeux de bois
Sur le sable posées là
Embarcations
Obstiné concentrique
Dans la colonie les multiples enfants sont au repas
Muscles exténués d'en avoir trop fait et avides des jours d'après
Et les vieux à leurs feux
Muscles exténués de tout le passé et avides de s'y replonger
Entre deux eaux à l'écouter
Se retirer – faire craquer la bruyère
Vouloir là-bas ce bras
Qui vacille un moment et vite expire dans la nuit
Se tourner pour apercevoir l'autre
Maintenant il faut compter avec la nuit
Et la lune jaune comme une morte
Qui nous met l'est en ouest
Le golfe nous étreint –


jeudi 27 mars 2014

Dissémination de mars : L'écriture au coeur du chômage



Quand nous avons pris connaissance de la belle proposition de Grégory Hosteins, qu'on peut également lire chez Laurent Margantin, nous avons immédiatement pensé aux écrits du chômage. La clandestinité est bien ce sentiment intérieur qui étreint nombre de demandeurs d'emploi, quand les portes des employeurs se ferment devant eux et quand, double pleine inique, il faut se retrouver à se justifier sur le seuil des institutions de gestion du chômage, que certains voudraient bien faire passer pour des ambulances sur lesquelles on ne peut pas tirer. Et si, cachés par la pointe des courbes mensuelles, étayées en catégories, se trouvaient bien plutôt de redoutables brise-glaces, sectionnant les parcours et rompant les derniers amarres d'une toute relative stabilité ?
C'est ce que nous montre Jean-François Laé et Numa Murard dans Deux générations dans la débine, magnifique bouquin tiré de deux enquêtes sur les habitants des quartiers populaires à la périphérie de Rouen, réalisées à trente ans d'intervalle.


Écrire pour prouver qu'on est actif, avec des preuves à l'appui, écrire son recours, pour justifier de ses pannes, de ses empêchements, ou encore , écrire pour pour garder un lien ou une inscription : voilà le nouveau défi.

L'écriture au cœur du chômage


Sur la chemise administrative cartonnée encore fraîche, au côté du nom et du motif de la comparution, on observe un petit coup de crayon noir, une notation nerveusement griffonnée : « maintien de la décision ». Nous sommes dans la commission de radiation de la Direction du travail qui, chaque semaine, radie provisoirement ou totalement les chômeurs qui n'ont pas respecté les règles de contrôle, qui ont « triché », omis de déclarer quelques subsides, superposé des dates incohérentes.
Environ vingt cas sont soumis à l'examen de chaque séance. C'est un petit tribunal qui auditionne les chômeurs, ceux-ci ont la possibilités de se défendre et devront répondre de leurs actes : « Pourquoi étiez-vous absent aux trois rendez-vous obligatoires ? Vous avez refusé deux stages successifs, pour quelle raison ? Vous avez déclaré ne pas travailler, or vous faites de la peinture au noir d'après le maire de votre commune, qu'en est-il ? On vous propose du travail, et vous ne vous y rendez pas ? Vous vous présentez un simple ticket de bus pour justifier de vos recherches, mais cela ne suffit pas, c'est pour faire vos courses, non ? Notre conseiller cherche à vous joindre par téléphone, et vous ne répondez pas ? »
Les fautes mineures tombent en cascade. Les quelques hommes qui se présentent à l'audition sont stupéfaits. Nous accompagnons Pierrot, les mains pleines de cambouis, l'air un peu perdu, qui raconte une histoire hésitante : la Mobylette en panne, la lettre de convocation jamais reçue, les voisins malveillants qui ont cassé la boîtes aux lettres.
[…] Après l'audition, la secrétaire lit sa lettre à voix haute. Les commentaires se prolongent sur les Mobylette, la vie à la campagne, les voitures en panne comme prétexte, la faible employabilité de monsieur Pierre Cheval – « en plus, avec ce nom ! Il devrait courir vite ! ». Rigolade. Un membre syndicaliste s'offusque mollement, « c'est un pauvre type paumé », et sur cette risée, le verdict tombe, trois mois de suspension des allocations : « Ce n'est qu'une suspension provisoire, s'écrie joyeusement la secrétaire, c'est pour qu'il comprenne qu'il doit faire des efforts. Mais c'est quand même un brave type, il est venu jusqu'à nous. »

[…] Entre deux auditions, la présidente de séance donne à lecture une nouvelle lettre. À voix haute, elle détache les mots, déchiffre, revient en arrière et s'interrompt avec une moue perplexe.

Madame, Je vous écris car je me suis présentée le 26 août pour un contrôle de l'employé et vous m'envoyez une lettre comme que vous risquiez de me supprimer l'aide spécifique de solidarité, j'ai travaillé pendant 21 ans dans la même usine j'ai été voir des maisons intérimaires à Rouen, j'avais demandé une formation de transport en commun on m'a répondu que ça coûte trop cher j'ai été des grandes surfaces pour savoir s'il y avait du travail on m'a dit pas pour l'instant et des autres usines. Toujours la même réponse à l'APME faut avoir en main un BAC ou CAP. Je souhaite faire une formation de cariste, mais vous allez me dire que ça coute trop cher. Ça me plairait aussi de travailler pour la commune pour livrer des plats chez les personnes âgées et faire du jardinage espace vert. Comment faire ?
Mais en usine je peux pas car je fais une insuffisance cardiaque. Voici mon certificat médical.
Veuillez agréez Mme mes sincères salutations salutations distinguées.
Emilie Namjhic

Les représentants syndicaux prennent la parole en soulignant que l'absence de diplôme est un handicap certain : « Cela se voit à son orthographe, en plus. – Elle est paumée, cette femme. – Elle ne sait pas ce qu'elle veut, être cariste, dans un milieu d'hommes, elle n'est pas sortie de l'auberge ! – Elle serait mieux dans une cantine. – C'est surtout qu'elle ne comprend pas ce qu'on attend d'elle, qu'elle vienne dans nos services quand on lui demande. C'est terrible de ne pas comprendre ça. – Après 21 ans d'usine, à son âge, cela devient difficile, mais il faut sanctionner pour qu'elle comprenne enfin qu'elle est au chômage avec des obligations ! »


Sans retenue et avec de vifs ressentiments, les chômeurs exposent leur cheminement pour comprendre ce qui se passe pour eux, les affronts répétés lorsqu'ils demandent des explications. Ce sont souvent des demandes d'aide, des demandes d'éclaircissements, mais surtout des demandes de soutien et de compréhension. Dans la lettre suivante ici retranscrite, l'affront consiste à ne pas accuser réception des lettres venant de l'ANPE. Cette femme tarde à répondre tant son esprit est occupé par son licenciement. Un mois après, elle réagit. L'entame de la lettre est claire : « C'est avec un énorme mal-être que je vous écris pour solliciter votre aide. » Tout est dit dans le ton, cela va très mal et vous êtes mon secours. Dans une forte solitude depuis son licenciement, cette femme soudeuse – ce qui est très rare – relève la tête dans un murmure de désapprobation avec son certificat de qualification en main. Elle s'adresse, au-delà de l’administration, à tous les juges, à la société tout entière : « Veuillez, Madame, Monsieur, être les juges des gens qui ne demandent qu'à être payées correctement pour avoir une vie correcte. » Elle dénonce, donne des noms, rend compte des interactions méprisantes, les sourires en coin. Elle sait qu'il est trop tard, mais veut que l'injustice soit dite.

Mme Lenoir Céline, 20 novembre 2008

Madame, Messieurs,
C'est avec un énorme mal-être que je vous écris pour solliciter votre aide. Vous me radiez du chômage parce que je ne suis pas venue à des rendez-vous, mais c'est que je suis en conflit avec mon ancien employeur. Il m'a licencié comme un malpropre et il me prend la tête. Alors j'ai pas le temps.
Vous devez savoir qu'en février 2008, je suis entrée par agence d'intérim chez la maison Dorure. en tant que soudeuse. Taux horaire : 8 euros 50 sans rien d'autre. Mon premier chef, Monsieur Georges, m'a appris à souder car je n'y connaissais rien.
De plus en plus, ce métier me plut, surtout que l'on m'avait fait miroiter un CDI, et comme beaucoup, c'est ce que j'attendais.
Pendant trois semaines de travail, sans aucun vêtements ni chaussures de sécurité, mais avec les miens en propres, je travaille et Mr Georges augmente mon salaire de 0,20 euros. De 8euros 50, je passe à 8 euros 70.
Début avril, après s'être entretenu avec la boîte intérimaire Eden, Mr Georges a « réussi » à me faire entrer en formation soudure à Rouen. Pendant un mois, je fais le trajet, 85 km, tous les jours pour un taux horaire de 8 euros 50 sans frais de déplacement.
Malgré cela, j'aime ce que j'apprends en formation, et je sors de ce mois de formation diplômée d'un Certificat de qualification Soudeur.
Puis je réintègre l'entreprise Dorure, en passant par l'intérim Eden, et je demande si, avec cette qualification, mon salaire va augmenter ? Réponse : pas avant 18 mois de « preuve de travail » chez Dorure. Donc 18 mois à rester à 8 euros 90 (8 euros 90 par rapport à l'augmentation du SMIC durant juillet 2008). Sans plus de prime quelque soit, ni vêtements de travail, ni sécurité, ni prime de panier, ni déplacement, rien de ce qui pourrait m'aider en fin dechaque mois.
Mais problème : si Dorure avait toujours besoin de soudeur – sans vouloir dépenser plus pour ceux ci – pourquoi cette société décide de ne pas donner les diplômes directement aux personnes concernées ?
Malgré la joie qui était mienne d'avoir pu « monter au créneau » et mettre « délivrée » du carcan « Dorure-Eden », il me restait encore quelques failles à résorber.
Un collègue de la Soudure par point me demande la semaine d'après si j'ai des questions a poser au Comité d'Entreprise ! Personnellement, plutôt deux fois qu'une !
Où sont les diverses primes auquel les intérimaires ont droit ? Aucune réponse. Pourquoi, un intérimaire soudeur venant d'arriver était au même taux horaire que ceux diplômés (soit 8, 90 euros) ? Aucune réponse.
A quand les CDI que l'on nous fait miroiter, malgré les preuves de travail que l'on nous a demandées ? Aucune réponse.
Malgré que ce n'était pas à moi – ouvrière de bas-étage, mais très bonne soudeuse selon les échos arrivé aux oreilles de Mr Lerron – de former ce gosse sur ce genre de pièces à souder, je le fis quandmême par esprit d'équipe (car contrairement à d'autres, moi je l'ai) tout en lui donnant mon ventilateur à cause des fumées nocives.
Parce que pour cela aussi, nous devions nous débrouiller pour respirer en soudant : par apnée pour les petites soudures. Nos postes de travail étaient dépourvus d'aérations obligatoires, nous nous débrouillions pour respirer malgré les fumées toxiques et les poussières métalliques qui volent autour de nous.
Le vendredi matin, je demande gentiment à mon chef, s'il était possible d'avoir « une augmentation de salaire ». Sa réponse ne se fit pas attendre, JE ME FAIS LICENCIER.
Voyez mesdames, messieurs, malgré tout cela, j'aime toujours le métier de soudeur, mais je me retrouve au chômage. Et vous me demandez trop de rendez-vous. Si vous me coupez, je ne sais comment, je vais pouvoir payer mon loyer de novembre et ainsi de suite, factures et cadeaux de noël à mon fils.
Je vais avoir 34 ans et j'ai un fils de 10 ans que j'élève seule ? Sans pouvoir lui offrir ce qu'il voudrait, que ce soit une sortie au Mac Do, cinéma ou expositions. Rein, même pas de PC, ni d'internet, rien.
Veuillez, madame, Monsieur, être les juges des gens qui ne demandent qu'a travailler correctement pour avoir une vie correcte. Sincères salutations.


Un torrent d'énergie et de révolte traverse l'écriture, les promesses non tenues, les chefs qui abusent, un autre qui insulte, et l'agence d'intérim qui joue de la précarité du statut de cette ouvrière […] Dans son esprit, le chômage est second. Es contraintes et les contrôles lui passent par dessus-la tête, tant elle reste attachée à son licenciement, aux promesses d'un contrat indéterminé. La commission réunie discute de ce cas comme d'une affaire exemplaire, la malchance d'être traitée ainsi. Les représentants des syndicats et employeurs considèrent que les boîtes intérim abusent légèrement, et qu'il faut lui donner sa chance. Ils votent pour la non-suspension des droits, exceptionnellement, en demandant qu'un courrier lui parvienne pour lui adresser un simple avertissement.
[…] La prise d'écriture se fait sous l'emprise de l'abattement, faut-il le dire ? Que l'on parvienne plus ou moins à écrire, que l'on maîtrise plus ou moins l’orthographe ou la grammaire, que l'habileté à formuler soit plus ou moins prégnante, la lettre griffonnée sera vite expédiée pour défendre son honneur. Certaines écritures sont difficiles, grosses d'erreurs, de fautes d'expression, au point de se confondre en excuses et remerciements. Parfois, c'est l'enfant qui écrit à la place de la mère, la sœur à la place de son frère. C'est la signature qui révèle les deux auteurs, le graphisme détone avec les courbes bien formées des mots. L'expression est souvent malaisée, en une phrase tout est dit : « Je n'ai pas pu me déplacer ce jour là – J'étais malade à la maison – J'avais un rendez-vous – Je cherchais du travail dans la ville de Saint-Aubin. » Et en plus les auteurs sont convaincus malgré cette imprécison que le mot suffira pour retrouver des droits.

Après avoir perdu son emploi, le collectif de travail, la possession de droits attachés à celui-ci, le niveau de salaire, l'honorabilité qui en découle, la dégringolade économique se poursuit inexorablement et suscite rage ou aigreur. Il y a urgence, et c'est elle qui fait prendre papier et stylo Bic.


Juin 2005
Madame,
J'ai bien reçu votre courrier sur l'offre d'emploi que j'ai refusée. D'une part, j'ai été mal reçu par le monsieur qui s'occupe de l'ANPE d'Elbeuf. Il n'a pas regardé que j'ai une femme et 2 enfants à nourrir. Il m'a radié immédiatement et n'a rien voulu entendre. Qu'est-ce que j'ai fait ? Je n'ai pas été à ce travail car c'était trop loin pour moi et je n'avais pas de voiture pour y aller. Ce n'est pas avec les 450 euros par mois de chômage que je peux me permettre de faire quelque chose. Si vous pouvez rendre mon dossier, en vain ; et me régler à partir du 13 juin jusqu'au 30 juin, ce serait pour moi un bon cadeau, car la vie est tellement dure quand on est au chômage. Vous pouvez pas me supprimer comme çà. Je vous remercie d'avance.
Veuillez agréer, Madame, L'expression de mes sentiments distingués.
Robert Tatian


Protester absolument, « vous pouvez pas me supprimer comme çà ». Oui, entendez bien, c'est moi que l'on supprime en même temps que la prestation chômage, c'était le dernier économique qui faisait tenir la maison.


Jean-François Laé, Numa Murard, Deux générations dans la débine. Enquête dans la pauvreté ouvrière, 2012, Bayard.

Des enregistrements au domicile des individus, pendant l'enquête ici

lundi 17 mars 2014

Marcel Aymé en coopérative



Marcel Aymé, Le confort intellectuel, 1949


« J'aime le confort, dit-il d'un ton pénétré. Le confort matériel et le confort intellectuel.
– Ce que j'aperçois de votre façon de vivre me permet de comprendre ce que vous entendez par confort matériel. Mais j'avoue mon ignorance pour ce qui est du confort intellectuel.
– C'est tout simplement ce qui assure la santé de l'esprit, son bien-être, ses joies et ses aises dans la sécurité. »
Je fis plusieurs fois « Ah ! Ah ! » et sur plusieurs tons avec un sourire d'indulgente bonté.
« Vous semblez vous amuser, fit observer M. Lepage. Vous trouvez sans doute que le mot « sécurité » est plaisamment tendancieux.
– Il m'inquiète, mais j'ai peut-être tort et vous pouvez facilement me rassurer. Faut-il croire que les juges qui condamnèrent Les fleurs du Mal et Madame Bovary s'employaient pour le confort intellectuel de leurs contemporains ?
– Certainement. Il ne s'ensuit pas que ces juges aient été des béotiens. Ils ont prononcé non pas contre la valeur artistique des œuvres, mais contre leur valeur sociale.
– Je commence à comprendre ce que vous appelez confort intellectuel.
– Ne vous flattez pas. Vous pensez sans doute que le confort intellectuel est une obscurité commode où un bourgeois de mon espèce souhaiterait maintenir les esprits pour leur dérober certaines vérités qui pourraient ébranler l'ordre social et mettre fin à des privilèges abusifs. Si vous pensez cela, vous êtes dans l'erreur. Il ne s'agit pas de limiter la connaissance, mais d'en assurer le bon usage. Pour la bourgeoisie d'il y a cent ans, le péril social résidait moins dans les appétits du prolétariat que dans les tentations généreuses qui auraient pu la solliciter elle-même. Aussi craignait-elle par-dessus tout de voir le virus des nouveautés littéraires (je souligne littéraires) se répandre parmi ses propres fils et, les imprégnant peu à peu, détendre les ressorts de leur vigilance et de leur égoïsme. Ce qui était menaçant, ce n'était pas Marx, mais Baudelaire, Delacroix et leurs émules. A lui seul, en supposant même qu'il eût été lu et compris, Marx n'aura jamais réussi à persuader la classe bourgeoise de se suicider, sans compter qu'à des raisons, il est toujours possible d'opposer des raisons, voire des bonnes. Mais un poème obscur, une image violente, un beau vers plein d'ombre et de vague, une harmonie trouble, une sonorité rare, le mystère d'un mot somptueux et insignifiant, agissent à la façon d'un alcool et introduisent dans l'organisme même des habitudes de sentir et de penser qui n'aurait pas trouvé d'accès par les voies de la raison. Accueillir une révolution dans l'art poétique et en goûter la nouveauté, c'est se familiariser avec l'idée de révolution tout court et, bien souvent, avec les rudiments de son vocabulaire. En outre, le commerce d'une certaine poésie habitue l'esprit au mépris du sens exact des mots, aux idées floues, aux vagabondages métaphysiques et à tous les hasards de l'impressionnisme verbal. La soumission au prestige des mots ne dispose guère aux rigueurs de la logique dont l'instrument s'altère peu à peu. Comment raisonner juste quand on n'est plus sûr du sens des mots qu'on emploie ? Quand toute une littérature nous incite à penser avec notre peau, avec nos mains, avec nos pieds ? Quand, forçant un mouvement qui nous est déjà naturel, nous prenons pour des pensés les dérèglements d'une sensibilité pourrie de poésie et de littérature ? Ah ! Monsieur, on ne se méfiera jamais assez de la poésie. Je parle de la vraie, celle qui consiste à dire des choses fausses ou à ne rien dire. Elle prépare immanquablement le règne de la confusion, de l'anarchie, et de toutes les déviations mentales et sentimentales. Ennemi numéro un du confort intellectuel, elle l'est aussi, par voie de conséquences, du confort matériel.
– En somme, votre confort intellectuel est bien ce que je pensais : une arme de défense de la bourgeoisie.
– C'est vrai, mais il est en même temps une hygiène. Notez que la Russie soviétique pratique cette hygiène-là avec vigilance. En France même, nos écrivains communistes sont depuis longtemps très ouverts à la notion de confort intellectuel. Ils savent que la poésie est un alcool et que moins on en prend, mieux on se porte. Ils ont compris que la vie est une chose et que la littérature en est une autre. Bien entendu, leur confort intellectuel ne peut pas être le mien. Ce qui n'est pour eux qu'une hygiène est pour moi bien davantage : un humanisme.
– Oh ! oh ! Dis-je.
– Parfaitement, un humanisme. Je ne m'étonne pas de vous voir sourire. Vous êtes du parti des littérateurs, vous croyez que tout ce qui est étrange, original, singulier, violent, mystérieux, troublant, est une bonne pâture pour les hommes et que tout acquisition de la sensibilité constitue un enrichissement. C'est d'une extraordinaire naïveté. Est-ce que vous croyez aussi que les fruits de la terre sont tous bons à manger et qu'il n'en existe pas d'indigestes, ni d'empoisonnés ? Certainement non. Vous avez peut-être des goûts très libres en matière de cuisine, mais vous admettez sans discussion la valeur d'un répertoire alimentaire écartant les plantes vénéneuses ou dépourvues de vertu nutritive. Si vous vous promenez en forêt à l'automne, vous ne mordez pas dans n'importe quel champignon sous prétexte qu'il est d'une odeur étrange ou même d'une saveur agréable. Le confort intellectuel consiste justement à rendre des précautions et de assurances contre certains aliments qui, en dépit de leurs très réelles séductions, peuvent être un poison pour l'intelligence et la sensibilité. Il n'est donc pas difficile d'imaginer comment il peut devenir un moyen très efficacede perfectionnement.
– Mon cher monsieur Lepage, je vois vous venir. Vous allez me dire que vous êtes pour les censures.
Je n'y pense même pas. Est-ce qu'il y a besoin d'une censure pour empêcher les gens de manger des frelons, des géraniums ou des champignons vénéneux ? Du moment où nous avons le sens du confort intellectuel, nous n'avons que faire d'une censure. Nous éliminons de nous-mêmes ce qui paraît devoir constituer pour nous un danger. La difficulté, penserez-vous, est précisément de distinguer entre la littérature saine, tonique, nourrissante, et la littérature vénéneuse ou débilitante. Et bien, non, il n'y a là aucune difficulté. Dans une société qui fonctionne comme un organisme robuste, l'élimination se fait toute seule. Voyez le XVIIème siècle français. Il a eu ses décadents, mais ce ne sont pas eux qui ont façonné l'esprit du siècle. En revanche, le XIXème s'est laissé déborder peu à peu par un laisser-aller poétique dont les ravages, pour être souterrains, n'en étaient pas moins profonds. Il est juste de souligner que les poètes nouveaux, avant de triompher, ont eu à vaincre une résistance énergique. La bourgeoisie, consciente des dangers qui menaçaient se privilèges et son existence, accueillait avec une hostilité intelligente et brutale les raffinements littéraires qui lui semblaient propres à transporter des notions subversives. Elle jugeait un peu lourdement, mais ce n'était pa si mal. Après tout, la littérature est chose humaine.

Biffure de l'extension 1 [refus bifurcation Retour présent]




Je suis fatiguée, je veux rentrer. Et elles rentraient, très lentement, à cause de la route sinueuse, en se remémorant la nouvelle passion éclose du matin et qui, avec le retour, s'estompait et allait tout à fait s'effacer devant celle qui allait naître dans la nuit et qu'il faudra, aussi, que Mathilde satisfasse. Merci ma fille.
  
Oui, car tu sais je suis navrée, ma fille, je ne voulais pas l'écourter. Mais ça fait mal merci et tellement ! me prend d’assaut et je lui cède ; maudite trop tardive lutte asymétrique je ne sais pas compter les handicaps – elle s'inquiète ma toute jeune ; elle fait comme si rien mais je l'ai vue regarder mes phalanges toutes blanches à serrer comme ça la cuvette tout du long route sinueuse entre massifs, et elle s'applique anticipe doucement vire à droite, c'est dangereux par ici – on regardera tout à l'heure ce qu'on peut trouver comme solution à l'ombre du noyer quand l'heure viendra des additifs protéinés et son ombre, celle du noyer, ce sera l'heure où elle s'allonge s'allonge jusqu'à lécher le vieux mur. Elle aura veillé à ma casquette ma crème solaire éconduira avec un simple coup d'oeil vers moi les téléphoneurs intempestifs au ton grec et leurs idiots "comment ça va ?" m'aura ôter la ceinture abdominale et refait les bas – contention jusqu'aux tempes, et ça cogne cogne à ramollir les os, ça travaille et ça craque et ça cogne encore – ne dira pas que j'ai maigri – encore. Et elle s'assombrira alors, puisque, encore sera venue l'heure que crissent les graviers. Et alors, elle nous laissera – c'est toujours à cette heure qu'elle me laisse à eux. Je sais que si je lève la tête, juste là-haut derrière le massif, mon cimetière me regarde. La nuit, je peux l'entendre battre du pied

 Pizzicato rondo.

samedi 15 mars 2014

Retour présent



Bref cliquetis dans le chambranle et regard porté sur les armoires à détergents, Mathilde se délia les poignets, les chevilles, enfila la blouse de protection, vérifia que dans le lourd chariot tout y était comme elle l'avait disposé la veille. Elle avait répété et se tenait prête avec en main le balais à frange et le saut spécial qui se remplissait. Elle resta un moment les yeux fermés dans le nuage de vapeur d'eau chaude, au moins pour ça la société des assurances n'était pas regardante. L'aspirateur prestement passé sur le linoléum si usé qu'on le pensait sale au premier abord, son corps était maintenant tendu, attendant le compte. Elle vit la chambre de sa mère, alitée pendant des mois. 

Retour présent : le lit est vide. Et un et deux et trois et quatre : pizzicato, en sourdine au tout début. Régler les pas, l'attaque, le maintien.

Asperger le linoléum avant le faux départ du crescendo.

Au fur et à mesure de la maladie, briquer était devenu son credo. Toujours recommencer. L'oeil en alerte, la discipline. Et un, deux, trois, quatre : faire zigzaguer les franges, peau morte reptilienne sous les néons.
Le père, le frère et la sœur, et c'était tout à fait explicite, l'avait désignée elle responsable à domicile. Les études de lettres, c'est pas très prenant et puis elle aurait le temps pour son concours. Nous, les clients, les actionnaires, entretenir les cercles, guetter la jurisprudence qui en ce moment fait bien des atermoiements, on ne sait pas à quelle sauce on va nous manger – c'est pas comme ta littérature, elle bien morte et bien connue et si peu rémunératrice – as-tu idée du coût du traitement ? Non, bien-sûr, et ainsi lui avaient été dévolus haricots, bile, glaires, fuites, larmes, suées, paniques, un, deux, trois, quatre, pharmacie, appels d'urgences, piluliers, pommades, bandes, oreillers, chutes,  diarrhées, lessives, repas à faire varier, siestes, kiné, appels à filtrer des amis raréfiés, les semblants de loisirs – c'est amusant, tu ne trouves pas ? Je suis fatiguée, je veux rentrer. Et elles rentraient, très lentement, à cause de la route sinueuse, en se remémorant la nouvelle passion éclose du matin et qui, avec le retour, s'estompait et allait tout à fait s'effacer devant celle qui allait naître dans la nuit et qu'il faudrait, aussi, que Mathilde satisfasse. Merci ma fille.
Pizzicato rondo ! Et un, et deux, et trois, et quatre. En rythme. Difficile à tenir. Ne pas lâcher. Les pneus crissaient sur les graviers de l'allée et les mêmes anecdotes de leurs journées passées où s'accomplissaient leurs œuvres. On le perd comme un rien ce rythme, à regarder les marionnettes si fixement que la seule chose que l'on voit d'elles, ce sont leurs fils et ce qui les tire. Le flux de la vie saine, positivement occupée par le commerce avec d'autres individus qu'une malade plus ou moins condamnée (on ne veut pas trop savoir).
Ce que Mathilde, en revanche, savait mieux que tout, c'était les choses à toujours recommencer. Aussitôt que les objets étaient propres et disponibles pour leur fonction, aussitôt bien-sûr leur usage faisait tout recommencer. Un, deux, trois, quatre. Les œuvres invisibles de Mathilde : haricots, bile, glaires, fuites, larmes, suées, paniques, un, deux, trois, quatre, pharmacie, appels d'urgences, piluliers, pommades, bandes, oreillers, chutes, diarrhées, lessives, repas à varier, siestes, kiné, appels à filtrer des amis raréfiés, les semblants de loisirs – c'est amusant, tu ne trouves pas ? Pourquoi fais-tu donc cette mine ? Elle n'a pas été bien aujourd'hui ? Ah, j'y pense, tu m'as bien pris un nouvel agenda ? Fais-voir ? Qu'est-ce qu'elle a ? Il a fait un temps splendide, n'est-ce pas ? Et demain, c'est pareil. De quoi te plains-tu, lui répétaient-ils. Si avec les longues journées passées ici en compagnie de tes chers auteurs, tu n'es pas première à ton concours, je ne sais vraiment pas ce qu'on va faire de toi. C'est tout de même même pas maman qui t'empêche de travailler. Et les mêmes tièdes conversations se succédaient de soir en soir reliaient la malade à la vie ordinaire. Ils prendraient mollement le relais jusqu'à leur sommeil.

Pizzicato allegro. L'imagerie médicale ne prend pas de gants pour montrer une vertigineuse dissémination. Leurs mines s'assombrirent quelques temps et à nouveau le tragique optimisme. Les visiteurs affluèrent et fatiguaient la malade, de plus en plus opiniâtre pour mieux résister à l'invasion qui travaillait les organes et déréglaient les fonctions. De furibardes vaisselles de membres plaintifs.
Et puis le centre de soins comme dénouement. La culpabilité de Mathilde. La mère laissée aux chiens. Respirer devînt un éreintement et une nuit, l'interne appela.
Avec soin et démonstration, ils réglèrent les détails du rituel final et collectif.
Et un, et deux, et trois, et quatre.

À bien y réfléchir, ce déclassement était une émancipation pour Mathilde. Bien-sûr, pressée par sa subite fuite de la famille, elle s'était logée où elle avait pu et s'était tournée sans y réfléchir vers cette agence de nettoyage. Elle avait pris l'habitude de récurer fort et bien, mais cette fois ses bras lui étaient utiles : la prolifération pouvait être, enfin, endiguée. Ne plus voir maman dans ses excréments.
Levant la tête de sa besogne de sueur et d'eau, le regard de Mathilde accrocha les flocons dans la lointaine diagonale orangée du réverbère, après les rangées de bureaux vides et après encore les vitres des fenêtres. C'est la voix de Sonia qui la fit revenir tout à fait. Retour présent. Sonia et son père. Sonia et sa mère. Sonia. Et l'enfant. Et bientôt aussi, Nathan.

Retour présent.

C'est la première fois qu'elle allait voir la tombe sous la neige.

jeudi 13 mars 2014

Candidat



Après plus de deux heures d'attente, ils m'appellent c'est mon tour. Traversé la salle d'attente de circonstance et les regards ennemis leurs corps distants en eux bien loin, les bras fermés butés sur les sternum angoissés. J'en ai compté 36. Y ajouter les 25 d'hier. Chacun dans une galère bien personnelle et pas du tout la même barque.
Je pousse la porte laissée entrouverte par le grand type dégingandé, mal rasé et qui porte une chemise en lin ajustée laissée or de la ceinture – un brin de feinte négligence ; on est bien dans une institution de gauche.
« Vous avez toutes les chances d'obtenir le poste. C'est dans vos cordes. Détendez-vous. Et puis souriez ! La haine, ça plaque au sol. Surtout, ouvrez le visage et les sourcils. Vous avez une peu riante physionomie, qui peut vous desservir », m'a dit la psychologue du service d'insertion au dernier rendez-vous. « La haine, ça plaque au sol ». « La haine, ça plaque au sol ». « La haine, ça plaque au sol ». 

La haine
Ça
Plaque au sol.

Cinq, oui. Ils sont bien cinq à faire passer l'entretien. Un poste en contrat aidé à temps partiel. Dans une institution de gauche. Une institution culturelle. Salaire : quatre cents euros et des poussières.

Quatre-cents euros
Et
Des poussières

Dieu sait alors si la mascarade nécessite cinq comédiens, mais eux bien statutaires et permanents. Dès le départ, chacun affiche son rôle. Le meneur, le taciturne, celle qui fait la gueule et qui souffle à chaque fois que tu dis un mot, la rieuse, le membre du Comité d'hygiène et de sécurité. Parce que t'es en insertion et il faut bien que tu comprennes que balancer le reste de ton clope dans la corbeille en plastique, ça provoque un incendie. Chacun se présente assez vite et déjà, toi, sur la chaise branlante au dossier cassé qu'on t'a réservée ; sur laquelle sont passés bien d'autres et qui transpiraient fort ; la tête commence à te tourner. Les noms et fonctions de chacun à peine énoncés qu'ils te demandent, ces chiens, de te présenter vite et bien au-delà des éléments du CV que tu as bien chiadé et de la lettre qu'on t'a demandé manuscrite – ce qui veut dire qu'au moindre petit agacement des doigts sur le stylo, tu as toujours la lettre à la fin du mot qui bifurque et fait un drôle de signe – une chiure pas présentable. Alors, t'as recommencé pas moins de cinq fois.
Tu réfléchis un peu pour te montrer sous un beau jour, toujours soucieux d'être un peu affable [vous avez un physionomie peu riante] que déjà ils te pressent parce que, disent-ils : « c'est pas bien sorcier » et puis ils écourtent et te demandent tes qualités et tes défauts. Sur le plan professionnel, et puis aussi sur le plan personnel.

Vous préférez travailler seul ou en équipe ? Et autonome, vous l'êtes ? Et jongler entre les formats informatiques, ça ne vous posent pas de problèmes ? Et les langues étrangères ? Et la dernière fois que vous êtes allé au cinéma, c'était quel film ? 
 
J'ai horreur du cinéma. Je hais les acteurs. Je hais les questions. Je hais vos chemises de lin et vos lunettes sophistiquées et vos airs détachés. Je hais la formation en « managing d'institution» qu'on vous a obligé – pauvres chéris collabos – à suivre, et ceux qui vous l'ont dispensée. Je ne sais pas ce que je peux vous apporter. Je veux juste numériser les documents. Je veux juste faire ça et toucher les quatre-cents euros et des poussières. Comme celles et ceux qui étaient avant moi et ceux qui seront après moi. Ni plus, ni moins. C'est pour ça que je suis venu. Et je suis là, en face de vous mes cinq aumôniers férus de réseaux, de transversalité, de partage des données. Je me fous des rôles que vous tenez. Je me fous du père de famille que vous faîtes. Je me fous que, par ailleurs, on vous dit « sympas ». Je me fous de votre institution de gauche. Rien qu'à jeter un œil sur vos pompes, on voit d'où vous êtes. Et vos coupes de cheveux... Risibles et tranquilles dans l'occupation de vos postes. Parés des rôles des masques. Votre vernis fond, dégueule sur la planche de bois qui nous sépare et roule jusqu'à moi, plein de vos omissions, de vos compromissions, de vos critères de recrutement.

« On vous tiendra au courant par courrier sous une dizaine de jours, merci ». 

Sourires crispés de politesse. Soupirs planqués de la gêne du refus tacite. La mauvaise conscience qui passe furtivement dans l’œil. Institution culturelle de gauche. Alibis tâcherons budgetisés.
Retraverser la salle d'attente pleine de chacun pour soi et des regards cherchant la défaite sur ma physionomie peu riante. Et encore regretter de ne pas leur avoir crevé les yeux.

lundi 10 mars 2014

Lieds funèbres, A. Jarry



Reçu ce jour par coursier cycliste sans âge – tout de suite pensé à un Krumm dé-fait de ses mauvaises intentions muettes – aux guibolles décharnées menaçant de ployer sous le poids du torse et de la tête : difficile à cerner dans cette Vision seconde, nous n'en étions qu'à notre septième café :
« Cendrin,
De mon oublié sépulcre aux dimensions égarées, ce mot pour vous enjoindre de faire parvenir derechef cet ensemble de phrases, circonstancié i.e. encore un spleenétique début de semaine camouflé sous premiers soleils de mars et puis comment faites-vous pour écrire dans si minuscule et même pas vélin ? Mais peut-être pour la pipe bien pratique.
A.J.
P.S. : Vous pouvez vous aider d'un volume Pléiade (bien pardon...), mais ne vous sentez lié en rien, je n'ai pas pas vu l'ombre d'un Gallimard venir fleurir etc. Enfin, saluez bien et bas Laurent Margantin pour la magnifique et juste présentation de mon Ubu."


LIEDS FUNÈBRES

1/ Le Miracle de Saint-Accroupi


Sur l'écran tout blanc du grand ciel tragique, les mille-pieds noirs des enterrements passent, tels les verres d'une monotone lanterne magique. La Famine sonne aux oreilles vides, si vides et folles, ses bourdonnements.
Sa cloche joyeuse pend à ses doigts longs, versant sur la terre des ricanement. Et de grands loups fauves et des corbeaux graves sont sur ses talons. La Famine sonne aux oreilles vides, par la ville morne, ses bourdonnements.
Croix des cimetières, levons nos bras raides pour prier là-haut que l'on nous délivre de ces ouvriers qui piochent sans trêve nos froides racines. N'est-il donc un Saint, bien en cour auprès de Dieu notre Père, pour qu'il intercède ?
Croix des cimetières, votre grêle foule a donc oublié le bloc de granit perdu dans un coin de votre domaine ? Sa barbe de fleuve jusqu'à ses genoux épand et déroule, déroule sa houle, sa houle de pierre.
Et les flots de pierre le couvrent entier. Sur ses cuisses dures ses coudes qui luisent sous les astres blonds se posent, soudés pour l'éternité. Et c'est un grand Saint, car il a pour siège, honorable siège, un beau bénitier.
Il n'a point de nom. Dans un coin tapi, ignoré des hommes, seules les Croix blanches lui tendent la plainte de leurs bras dressés. Le corbeau qui vole le méprise nain, croassant l'injure au bon Saint courbé : Vieux Saint-Accroupi.
Croix des cimetières, tendons-lui la plaintes de nos bras dressés : Que ces ouvriers qui tuent nos racines et peuplent les tombes de serpents coupés, se croisant les bras, regardent oisifs les torches de mort désormais éteintes.
Et que la Famine remmène sous terre son cortège noir de grands loups qui rôdent et de corbeaux graves. Que le Blanc au Noir succède partout. Que le grand œil glauque du ciel compatisse, versant sur les hommes des pleurs de farine.
Et les Croix restèrent les bras étendus, coupant de rais blancs l'ombre sans couleur. Soudain des pleurs blancs glissèrent sur l'ombre. Les nuages sont de grands sacs que vident des meuniers célestes. La manne s'accroche aux pignons ardus.
La manne fait blanches les rougeâtres tuiles. Une nappe blanche jusqu'à l'horizon sur toute la terre s'étend pour manger. Et de blanc lui-même, de blanc s'est vêtu le Saint-Accroupi ; de blanc s'est vêtu comme un boulanger.
Et les hommes puisent lourdes pelletées de farine claire que le vent joyeux leur fouette au visage. Croix des cimetières, nos vœux exaucés, nous voudrions voir quel fut le départ, le départ honteux du cortège noir...
Alfred Jarry, in. Les Minutes de sable mémorial.