lundi 21 mars 2016

Je suis de ce flux




L'aube mouillée frigorifie les corps
Lumière lavasse qui vrille tout autour
Par grappes entières nous atterrissons là
Permanences de médecine d'urgence
Beaucoup de bleus au kilomètre
Presque ce bleu des nuits traversées dans la terreur ravalée
Qui vrille tout, dedans
Coquilles de noix à l'arrivée compromise incertaine
Précaire et non désirée

Les festins et les places, mirages – se dérobent
Différés – Temps élastique de l'immigration toute fraîche

Aspirations coulées par le fond
Maigres subsides d'une charité chichement arbitrée
Perfides suspicions de dysenterie – vrille abdomen océan de douleurs sorti d'un nuancier

Oubli des corps vivants et morts sur l'embarcation
Toute vicieuse et exsangue de promiscuité

Barbelés biens raides hérissés sur leurs côtes
Leurs côtes
Leurs cerveaux
Leurs regards

La bienséance retenue et polie des grands
La haine bien comprise des petits

Flash des tueries dans le temple

Mais là-bas chez moi, j'enseignais
Lui là-bas chez nous, il opérait

Ici des loqueteux sous des tentes des cartons dans la pestilence

Depuis l'enfance, nous rêvions de la belle Europe
Son regard cherche à nous dissuader
Elle sort la comptabilité les frontières les cars et leurs bleus

Organisation de la stagnation, de la persuasion
Du provisoire permanent

Au commencement du voyage, de l'exaltation pourtant
Le bruit des pas étouffés par notre sable, là-bas
Suivre la voix prometteuse

C'est un brutal déclassement une non-perspective à présent
Sur ce chemin des viols, des coups, des cris, de la terreur
Des enfants morts, secs comme du vieux bois
Des massacres pour une montre marchandable

Ici, on fait des calembours sur la libre circulation des personnes et des capitaux
Ô comparses serez-vous aussi vifs, volatils,
Aussi rieur qu'un petit capital qui passe et repasse leur côte ?

Seulement trois mois que nous sommes là
On nous propose un emplacement le long d'un de leurs périphériques
Telle est notre place
Le Royaume des pauvres
Les pauvres de qui ?

Lancinants, les entrechats de la mort convoyée par leurs soins

J'ai alors envoyé les enfants demander l'aumône
La cendre recouvre ma tête

Je suis de ce flux

mercredi 2 juillet 2014

Sous ta paupière pâle




Sous ta paupière pâle


Dans la lumière diffuse et bleutée du monde qui va s'éveillant -

Que geais, mésanges vertes, noires et quelques merles célèbrent en d'infinis palabres -

Tu es là sous le lin blanc étendue qui te fait presque statue -

Courbes qui montent et descendent -

Le sommeil encore souffle en toi

Sous ta paupière pâle, je sais tes yeux

Tes yeux bleus qui parfois me transpercent

De patience exaspérée où bat la vie.

Soudain ton pied sort du lin blanc et s'anime

Puis c'est fini.

Sous les tilleuls tu te tenais là-bas

Au bout du sentier je t'apercevais

Le sang cognant aux tempes et tremblant vers toi j'avançais

Et c'était donc toi.

Toi. TOI.

T.O.I.

Insensiblement se présentèrent les embûches faites de traîtrise

De ta démarche volontaire, tu tentais de les disperser là-bas

Loin

Mais les embûches revenaient.

À les conjurer mon amour tu t'employais.

Tu avais des bras pour deux, toujours.

La grâce soit sur toi.

Sur ton front éclatant beau et brillant, soleil véritable.

Figé et muet ton amour me porte au-dehors de moi pour et dans la vie pas bien    doué -

Le lin blanc sur ta cambrure

Le souffle du sommeil gorge ta poitrine

Je le devine d'abord puis ça y est, je l'entends

Chaud, à présent distinct et vite impétueux

Il te fait dévoiler ton mollet

Le regard la main aimantés

Le longer des doigts

Jusqu'à la cambrure sous le lin blanc et chaud

Chaud ton corps

Dans l'esprit le temps au fer rouge

Du côté de la vie qui éclate soudain là-haut

Et puis juste là

Si près que ça brûle la peau

Demander pardon

À toi je m'en remets

Je me tiens là recroquevillé

Tout coi dans ton panorama

Je me tiens là

Du côté de la vie qui éclate soudain

Devant toi

Aussi droit que je le peux

Au loin les non-dits et les errements stériles

Voici avec toi

La vie enfin qui éclate.



dimanche 27 avril 2014

Dissémination d'avril : Hommage à Richard Hoggart



La magnifique proposition de Carol Shapiro sur le thème de la frontière est pour nous l'occasion de rendre hommage à Richard Hoggart, disparu le 10 avril dernier.
Ce professeur de littérature anglaise est l'auteur de La culture du pauvre, publiée en 1957 et présentée en France en 1970 par J.C. Passeron dans la collection de Bourdieu chez Minuit : Le sens commun.
C'est à la lecture de cet immense livre, pierre angulaire des chercheurs travaillant sur les milieux populaires, que nous avons compris que cette discipline est avant tout celle des frontières sociales ; parfois très explicites et sanctionnées par des rites d'institution très puissants et valant, de fait, exclusion et séparation pour ceux qui n'en sont pas ; et le plus souvent tacites, informelles et silencieuses. Ces lignes de fractures sont puissamment explicitées et rendues intelligibles par Hoggart dans le chapitre « Eux et nous ». On peut regretter que ces lignes ne soient pas lues par les politiques, par les monteurs de projets, par les agents des institutions, par les guichetiers de toutes sortes au sein de l'aide sociale, par les travailleurs sociaux. Le sens de leurs pratiques leur sauterait aux yeux : convertir l'ethos populaire aux normes morales qui traversent les classes moyennes (individualisme méritocratique, docilité et acceptation de sa position, soumission à un ordre salarial d'autant plus dérégulé que l'on occupe les postes de plus en plus précaires en bas de l'échelle). Les tensions et les concurrences entre des modes de socialisation différenciés pourraient enfin être prises au sérieux, comme un physicien tient compte de la pesanteur terrestre. Ni plus, ni moins.

R. Hoggart, La culture du pauvre, 1957 - Minuit, 1970 :

La plupart des groupes sociaux doivent l'essentiel de leur cohésion à leur pouvoir d'exclusion, c'est à dire au sentiment de différence attaché à ceux qui ne sont pas « nous ». Pour suggérer la forme que revêt ce sentiment dans les classes populaires, j'ai mis l'accent sur l'importance du foyer et du groupe de voisinage : corrélativement, cette cohésion engendre le sentiment que le monde des « autres » est un monde inconnu et souvent hostile, disposant de tous les éléments du pouvoir et difficile à affronter sur son propre terrain. Pour les classes populaires, le mondes des « autres » se désigne d'un mot : « eux ». C'est là un personnage aux cent visages, produit de la transposition urbaine de l'ancienne relation entre la chaumière et le château. Le monde des « autres », c'est d'abord celui des patrons, qu'il s'agisse d'employeurs privés ou de fonctionnaires comme cela tend à devenir la règle. Mais le monde des « autres » s'étend facilement aux membres de toutes les autres classes, exception faite de ceux que les travailleurs connaissent personnellement. Un médecin généraliste qui se fait accepter en se dévouant à ses clients n'est pas « un autre » : il a lui-même (ou sa femme) une physionomie sociale. « Les autres », cela comprend encore les policiers, les fonctionnaires de l'autorité central ou locale que les travailleurs ont l'occasion de rencontrer, les instituteurs, les assistantes sociales et les juges de correctionnelle. Il fut un temps ou les directeur des bureaux de chômage et les assistantes sociales étaient particulièrement typiques de cet univers. Aux yeux des couches les plus pauvres en particulier, le monde des « autres » constitue un groupe occulte, mais nombreux et puissant, qui dispose d'un pouvoir presque discrétionnaire sur l'ensemble de la vie : le monde se divise entre « eux » et « nous ». « Eux », c'est, si l'on veut, « le dessus du panier », « les gens de la haute », ceux qui vous distribuent l'allocation chômage, « appellent le suivant », vous disent d'aller à la guerre, vous collent des amendes, vous ont obligé pendant les années trente à diviser votre famille pour éviter de voir réduire les secours. « Ils » « finissent toujours par vous avoir », on ne peut jamais leur faire confiance, « ils ne vous disent jamais rien » (quand vous avez un parent à l'hôpital, par exemple), « ils » sautent sur toutes les occasions «  d'emmerder le monde », « ils ne se bouffent pas entre eux », etc. (…) Les membres des classes populaires se trouvent surtout au contact des petits fonctionnaires. De même que les policiers, les petits bureaucrates, qui sont des serviteurs pour les classes aisées, apparaissent au classes populaires comme les agents des « autres » : on ne leur fait jamais confiance, même lorsqu'ils se montrent avenants ou bien disposés. Quand ils sont mal disposés, ils peuvent manifester envers les classes populaires « toute l'insolence du clerc », toute la brutalité du sous-officier : ce sont les créatures des patrons. Les membres des classes populaires hésitent souvent à devenir contremaîtres ou sous-officiers, craignant qu'on ne les accuse d'être passés « de l'autre côté ». Certains petits fonctionnaires ont une attitude double : ils ont tendance à traiter de haut les membres des classes populaires pour se donner le sentiment réconfortant de leur différence ; mais ils savent aussi que cette différence est bien ténue et restent hantés par la crainte d'une rechute sociale. De même, la déférence qu'ils manifestent à l'égard des bourgeois cache une certaine animosité : ils voudraient bien être des bourgeois, sans ignorer pourtant qu'ils ne le sont pas. Face aux petits fonctionnaires, les femmes du peuple sont toujours moins à l'aise que leurs maris et font preuve d'une plus grande déférence. L'homme a tendance à ruer dans les brancards, et sa révolte prend facilement une forme « vulgaire » : poussé à bout, il lui arrive de menacer le rond-de-cuir de « lui casser sa sale gueule, s'il ne la ferme pas ». (…) On comprend que les membres des classes populaires ne fassent pas toujours bon accueil aux agents de la bienfaisance publique ou qu'ils soient coutumiers des réponses évasives plus propres à décourager l'aide qu'à clarifier leur situation. Sous l'expression « Je me débrouillerai tout seul », il y a souvent une fierté outragée : on ne veut pas croire qu'un membre d'une autre classe puisse comprendre réellement les hauts et les bas de la vie d'un ouvrier. On ne veut surtout pas « se faire remarquer », « tendre la main », on veut se défendre de toute dépendance. Toujours pour la même raison, on attache de l'importance à « connaître un bon métier » ; non pas seulement parce que l'ouvrier qualifié a toujours gagné d'avantage (…) mais surtout parce que l'ouvrier qualifié peut prétendre, mieux que le manœuvre, « valoir n'importe qui ». Il échappe à la cohorte de ceux qui subissent les premiers effets du chômage ; il peut conserver quelque chose de la fierté de l'artisan. Même s'il ne pense pas sérieusement à changer d'usine, il aime à caresser l'idée qu'il pourrait toujours « ramasser ses outils et s'en aller ». (…) Le monde des emplois possibles se déploie horizontalement, non verticalement ; la vie ne se présente pas comme une ascension et le travail n'en est pas l'élément le plus intéressant. On respecte le bon ouvrier, mais on ne voit pas un concurrent possible chez le voisin d'établi. C'est là une attitude profondément vécue, qui s'exprime dans une sorte de commandement : « Vas-y lentement, ne met pas le copain au chômage ». Les membres des classes populaires, qui aperçoivent facilement leurs propres défauts professionnels, ne mentionnent jamais l'arrivisme, le « fayotage » ou la bonne humeur dans l'intérêt du service : on se méfie toujours des « gars qui se poussent ». Où que l'on travaille, l'horizon est bouché ; de toute façon, se hâte-t-on d'ajouter, ni l'argent ni le pouvoir ne font le bonheur. Ce qu'il y a de « vrai », ce sont les rapports humains, l'affection dans la famille, l'amitié, et la possibilité de « bien s'amuser ». On répète que « l'argent ne fait pas tout » et que « c'est pas la peine de se crever à faire des heures supplémentaires ». (…) La vie des membres des classes populaires se déroule selon un schéma qui ne laisse pas de place à l'imprévu : pour l'homme, un métier sans intérêt, pour la femme, des années passées à tenter de « joindre les deux bouts » et pour la majorité, le sentiment que ce mode de vie ne changera pas, ou même qu'il n'a pas à changer. On ne leur demande pas de prendre le monde à bras-le-corps et de le transformer, telle semble être l'opinion générale. Dépourvue d'éclat, leur vie n'offre guère d'occasions d'héroïsme et ses côtés tragiques ne prêtent pas à littérature. Quand on sent qu'on a peu de chances d'améliorer sa condition et que ce sentiment ne se teinte ni de désespoir ni de ressentiment, on est conduit bon gré mal gré à adopter les attitudes qui rendent « vivable » une pareille vie, en éludant la conscience trop vive des possibilités interdites : on tend à se représenter comme des lois de la nature les contraintes sociales ; on en fait des données premières et universelles de « la vie ». Sous la forme rudimentaire du fatalisme, de telles attitudes n'ont généralement pas d'accent tragique ; même si certaines formes de la résignation ont leur dignité, elles s'apparentent surtout à la réaction du conscrit contraint de faire contre mauvaise fortune bon cœur. 

Pour une approche plus contemporaine, qui prend en compte la massification scolaire et la tertiarisation massive des emplois, on peut lire avec grand profit ce texte d'Olivier Schwartz, tiré de son HDR.

lundi 7 avril 2014

Vers le vol des geais à regret



Le jour,
face à la poussée du noir,
se réduit à d'irréguliers chuchotements entre nous,
quand la bouche s'ouvre,
que la langue s'échappe de la butée première des dents
et que, rouges comme l’œil mouillé,
les syllabes rapides,
expédiées par la colère grondante de la gorge,
et celle, d'abord encore avant, du ventre,


Disent les renoncements consentis
les espoirs relégués
les aspirations ravalées
la compréhension exténuée
l'élastique empathie, pourtant
et que si on avait su.


On discerne encore un peu là-bas
les jeux d'escalier des rameaux ondulant mollement
vers le vol des geais à regret


Et dans l'iris le dernier soupir de lumière
se noyant dans la colère impuissante
submergée par l'enfance et qui tient suspendu
brève chaleur qui roule un instant
sur le cœur c'est léger c'est léger


Et la piqûre du réel et s'y résoudre :
c'est demain qu'on l'enterre.

lundi 31 mars 2014

Vigies aux yeux de bois



L'ailleurs par là est possible
Soleil déclinant sur nos fronts marins
Et qui nous met l'est en ouest
Doigts salés sourcils battants
Claquements de voiles là-bas
Le concentrique des Sabines
Se refrène s'amenuise et fuse encore
Jusqu'au point de mire du bras qui scintille
Bas et plus bas
Les corps à présent dans la fraîcheur plongés le sombre
Ne se découpent plus à l'horizon
Se recouvrent de nuit
Même nos faces comme des vestiges – des carcasses
Vigies aux yeux de bois
Sur le sable posées là
Embarcations
Obstiné concentrique
Dans la colonie les multiples enfants sont au repas
Muscles exténués d'en avoir trop fait et avides des jours d'après
Et les vieux à leurs feux
Muscles exténués de tout le passé et avides de s'y replonger
Entre deux eaux à l'écouter
Se retirer – faire craquer la bruyère
Vouloir là-bas ce bras
Qui vacille un moment et vite expire dans la nuit
Se tourner pour apercevoir l'autre
Maintenant il faut compter avec la nuit
Et la lune jaune comme une morte
Qui nous met l'est en ouest
Le golfe nous étreint –


jeudi 27 mars 2014

Dissémination de mars : L'écriture au coeur du chômage



Quand nous avons pris connaissance de la belle proposition de Grégory Hosteins, qu'on peut également lire chez Laurent Margantin, nous avons immédiatement pensé aux écrits du chômage. La clandestinité est bien ce sentiment intérieur qui étreint nombre de demandeurs d'emploi, quand les portes des employeurs se ferment devant eux et quand, double pleine inique, il faut se retrouver à se justifier sur le seuil des institutions de gestion du chômage, que certains voudraient bien faire passer pour des ambulances sur lesquelles on ne peut pas tirer. Et si, cachés par la pointe des courbes mensuelles, étayées en catégories, se trouvaient bien plutôt de redoutables brise-glaces, sectionnant les parcours et rompant les derniers amarres d'une toute relative stabilité ?
C'est ce que nous montre Jean-François Laé et Numa Murard dans Deux générations dans la débine, magnifique bouquin tiré de deux enquêtes sur les habitants des quartiers populaires à la périphérie de Rouen, réalisées à trente ans d'intervalle.


Écrire pour prouver qu'on est actif, avec des preuves à l'appui, écrire son recours, pour justifier de ses pannes, de ses empêchements, ou encore , écrire pour pour garder un lien ou une inscription : voilà le nouveau défi.

L'écriture au cœur du chômage


Sur la chemise administrative cartonnée encore fraîche, au côté du nom et du motif de la comparution, on observe un petit coup de crayon noir, une notation nerveusement griffonnée : « maintien de la décision ». Nous sommes dans la commission de radiation de la Direction du travail qui, chaque semaine, radie provisoirement ou totalement les chômeurs qui n'ont pas respecté les règles de contrôle, qui ont « triché », omis de déclarer quelques subsides, superposé des dates incohérentes.
Environ vingt cas sont soumis à l'examen de chaque séance. C'est un petit tribunal qui auditionne les chômeurs, ceux-ci ont la possibilités de se défendre et devront répondre de leurs actes : « Pourquoi étiez-vous absent aux trois rendez-vous obligatoires ? Vous avez refusé deux stages successifs, pour quelle raison ? Vous avez déclaré ne pas travailler, or vous faites de la peinture au noir d'après le maire de votre commune, qu'en est-il ? On vous propose du travail, et vous ne vous y rendez pas ? Vous vous présentez un simple ticket de bus pour justifier de vos recherches, mais cela ne suffit pas, c'est pour faire vos courses, non ? Notre conseiller cherche à vous joindre par téléphone, et vous ne répondez pas ? »
Les fautes mineures tombent en cascade. Les quelques hommes qui se présentent à l'audition sont stupéfaits. Nous accompagnons Pierrot, les mains pleines de cambouis, l'air un peu perdu, qui raconte une histoire hésitante : la Mobylette en panne, la lettre de convocation jamais reçue, les voisins malveillants qui ont cassé la boîtes aux lettres.
[…] Après l'audition, la secrétaire lit sa lettre à voix haute. Les commentaires se prolongent sur les Mobylette, la vie à la campagne, les voitures en panne comme prétexte, la faible employabilité de monsieur Pierre Cheval – « en plus, avec ce nom ! Il devrait courir vite ! ». Rigolade. Un membre syndicaliste s'offusque mollement, « c'est un pauvre type paumé », et sur cette risée, le verdict tombe, trois mois de suspension des allocations : « Ce n'est qu'une suspension provisoire, s'écrie joyeusement la secrétaire, c'est pour qu'il comprenne qu'il doit faire des efforts. Mais c'est quand même un brave type, il est venu jusqu'à nous. »

[…] Entre deux auditions, la présidente de séance donne à lecture une nouvelle lettre. À voix haute, elle détache les mots, déchiffre, revient en arrière et s'interrompt avec une moue perplexe.

Madame, Je vous écris car je me suis présentée le 26 août pour un contrôle de l'employé et vous m'envoyez une lettre comme que vous risquiez de me supprimer l'aide spécifique de solidarité, j'ai travaillé pendant 21 ans dans la même usine j'ai été voir des maisons intérimaires à Rouen, j'avais demandé une formation de transport en commun on m'a répondu que ça coûte trop cher j'ai été des grandes surfaces pour savoir s'il y avait du travail on m'a dit pas pour l'instant et des autres usines. Toujours la même réponse à l'APME faut avoir en main un BAC ou CAP. Je souhaite faire une formation de cariste, mais vous allez me dire que ça coute trop cher. Ça me plairait aussi de travailler pour la commune pour livrer des plats chez les personnes âgées et faire du jardinage espace vert. Comment faire ?
Mais en usine je peux pas car je fais une insuffisance cardiaque. Voici mon certificat médical.
Veuillez agréez Mme mes sincères salutations salutations distinguées.
Emilie Namjhic

Les représentants syndicaux prennent la parole en soulignant que l'absence de diplôme est un handicap certain : « Cela se voit à son orthographe, en plus. – Elle est paumée, cette femme. – Elle ne sait pas ce qu'elle veut, être cariste, dans un milieu d'hommes, elle n'est pas sortie de l'auberge ! – Elle serait mieux dans une cantine. – C'est surtout qu'elle ne comprend pas ce qu'on attend d'elle, qu'elle vienne dans nos services quand on lui demande. C'est terrible de ne pas comprendre ça. – Après 21 ans d'usine, à son âge, cela devient difficile, mais il faut sanctionner pour qu'elle comprenne enfin qu'elle est au chômage avec des obligations ! »


Sans retenue et avec de vifs ressentiments, les chômeurs exposent leur cheminement pour comprendre ce qui se passe pour eux, les affronts répétés lorsqu'ils demandent des explications. Ce sont souvent des demandes d'aide, des demandes d'éclaircissements, mais surtout des demandes de soutien et de compréhension. Dans la lettre suivante ici retranscrite, l'affront consiste à ne pas accuser réception des lettres venant de l'ANPE. Cette femme tarde à répondre tant son esprit est occupé par son licenciement. Un mois après, elle réagit. L'entame de la lettre est claire : « C'est avec un énorme mal-être que je vous écris pour solliciter votre aide. » Tout est dit dans le ton, cela va très mal et vous êtes mon secours. Dans une forte solitude depuis son licenciement, cette femme soudeuse – ce qui est très rare – relève la tête dans un murmure de désapprobation avec son certificat de qualification en main. Elle s'adresse, au-delà de l’administration, à tous les juges, à la société tout entière : « Veuillez, Madame, Monsieur, être les juges des gens qui ne demandent qu'à être payées correctement pour avoir une vie correcte. » Elle dénonce, donne des noms, rend compte des interactions méprisantes, les sourires en coin. Elle sait qu'il est trop tard, mais veut que l'injustice soit dite.

Mme Lenoir Céline, 20 novembre 2008

Madame, Messieurs,
C'est avec un énorme mal-être que je vous écris pour solliciter votre aide. Vous me radiez du chômage parce que je ne suis pas venue à des rendez-vous, mais c'est que je suis en conflit avec mon ancien employeur. Il m'a licencié comme un malpropre et il me prend la tête. Alors j'ai pas le temps.
Vous devez savoir qu'en février 2008, je suis entrée par agence d'intérim chez la maison Dorure. en tant que soudeuse. Taux horaire : 8 euros 50 sans rien d'autre. Mon premier chef, Monsieur Georges, m'a appris à souder car je n'y connaissais rien.
De plus en plus, ce métier me plut, surtout que l'on m'avait fait miroiter un CDI, et comme beaucoup, c'est ce que j'attendais.
Pendant trois semaines de travail, sans aucun vêtements ni chaussures de sécurité, mais avec les miens en propres, je travaille et Mr Georges augmente mon salaire de 0,20 euros. De 8euros 50, je passe à 8 euros 70.
Début avril, après s'être entretenu avec la boîte intérimaire Eden, Mr Georges a « réussi » à me faire entrer en formation soudure à Rouen. Pendant un mois, je fais le trajet, 85 km, tous les jours pour un taux horaire de 8 euros 50 sans frais de déplacement.
Malgré cela, j'aime ce que j'apprends en formation, et je sors de ce mois de formation diplômée d'un Certificat de qualification Soudeur.
Puis je réintègre l'entreprise Dorure, en passant par l'intérim Eden, et je demande si, avec cette qualification, mon salaire va augmenter ? Réponse : pas avant 18 mois de « preuve de travail » chez Dorure. Donc 18 mois à rester à 8 euros 90 (8 euros 90 par rapport à l'augmentation du SMIC durant juillet 2008). Sans plus de prime quelque soit, ni vêtements de travail, ni sécurité, ni prime de panier, ni déplacement, rien de ce qui pourrait m'aider en fin dechaque mois.
Mais problème : si Dorure avait toujours besoin de soudeur – sans vouloir dépenser plus pour ceux ci – pourquoi cette société décide de ne pas donner les diplômes directement aux personnes concernées ?
Malgré la joie qui était mienne d'avoir pu « monter au créneau » et mettre « délivrée » du carcan « Dorure-Eden », il me restait encore quelques failles à résorber.
Un collègue de la Soudure par point me demande la semaine d'après si j'ai des questions a poser au Comité d'Entreprise ! Personnellement, plutôt deux fois qu'une !
Où sont les diverses primes auquel les intérimaires ont droit ? Aucune réponse. Pourquoi, un intérimaire soudeur venant d'arriver était au même taux horaire que ceux diplômés (soit 8, 90 euros) ? Aucune réponse.
A quand les CDI que l'on nous fait miroiter, malgré les preuves de travail que l'on nous a demandées ? Aucune réponse.
Malgré que ce n'était pas à moi – ouvrière de bas-étage, mais très bonne soudeuse selon les échos arrivé aux oreilles de Mr Lerron – de former ce gosse sur ce genre de pièces à souder, je le fis quandmême par esprit d'équipe (car contrairement à d'autres, moi je l'ai) tout en lui donnant mon ventilateur à cause des fumées nocives.
Parce que pour cela aussi, nous devions nous débrouiller pour respirer en soudant : par apnée pour les petites soudures. Nos postes de travail étaient dépourvus d'aérations obligatoires, nous nous débrouillions pour respirer malgré les fumées toxiques et les poussières métalliques qui volent autour de nous.
Le vendredi matin, je demande gentiment à mon chef, s'il était possible d'avoir « une augmentation de salaire ». Sa réponse ne se fit pas attendre, JE ME FAIS LICENCIER.
Voyez mesdames, messieurs, malgré tout cela, j'aime toujours le métier de soudeur, mais je me retrouve au chômage. Et vous me demandez trop de rendez-vous. Si vous me coupez, je ne sais comment, je vais pouvoir payer mon loyer de novembre et ainsi de suite, factures et cadeaux de noël à mon fils.
Je vais avoir 34 ans et j'ai un fils de 10 ans que j'élève seule ? Sans pouvoir lui offrir ce qu'il voudrait, que ce soit une sortie au Mac Do, cinéma ou expositions. Rein, même pas de PC, ni d'internet, rien.
Veuillez, madame, Monsieur, être les juges des gens qui ne demandent qu'a travailler correctement pour avoir une vie correcte. Sincères salutations.


Un torrent d'énergie et de révolte traverse l'écriture, les promesses non tenues, les chefs qui abusent, un autre qui insulte, et l'agence d'intérim qui joue de la précarité du statut de cette ouvrière […] Dans son esprit, le chômage est second. Es contraintes et les contrôles lui passent par dessus-la tête, tant elle reste attachée à son licenciement, aux promesses d'un contrat indéterminé. La commission réunie discute de ce cas comme d'une affaire exemplaire, la malchance d'être traitée ainsi. Les représentants des syndicats et employeurs considèrent que les boîtes intérim abusent légèrement, et qu'il faut lui donner sa chance. Ils votent pour la non-suspension des droits, exceptionnellement, en demandant qu'un courrier lui parvienne pour lui adresser un simple avertissement.
[…] La prise d'écriture se fait sous l'emprise de l'abattement, faut-il le dire ? Que l'on parvienne plus ou moins à écrire, que l'on maîtrise plus ou moins l’orthographe ou la grammaire, que l'habileté à formuler soit plus ou moins prégnante, la lettre griffonnée sera vite expédiée pour défendre son honneur. Certaines écritures sont difficiles, grosses d'erreurs, de fautes d'expression, au point de se confondre en excuses et remerciements. Parfois, c'est l'enfant qui écrit à la place de la mère, la sœur à la place de son frère. C'est la signature qui révèle les deux auteurs, le graphisme détone avec les courbes bien formées des mots. L'expression est souvent malaisée, en une phrase tout est dit : « Je n'ai pas pu me déplacer ce jour là – J'étais malade à la maison – J'avais un rendez-vous – Je cherchais du travail dans la ville de Saint-Aubin. » Et en plus les auteurs sont convaincus malgré cette imprécison que le mot suffira pour retrouver des droits.

Après avoir perdu son emploi, le collectif de travail, la possession de droits attachés à celui-ci, le niveau de salaire, l'honorabilité qui en découle, la dégringolade économique se poursuit inexorablement et suscite rage ou aigreur. Il y a urgence, et c'est elle qui fait prendre papier et stylo Bic.


Juin 2005
Madame,
J'ai bien reçu votre courrier sur l'offre d'emploi que j'ai refusée. D'une part, j'ai été mal reçu par le monsieur qui s'occupe de l'ANPE d'Elbeuf. Il n'a pas regardé que j'ai une femme et 2 enfants à nourrir. Il m'a radié immédiatement et n'a rien voulu entendre. Qu'est-ce que j'ai fait ? Je n'ai pas été à ce travail car c'était trop loin pour moi et je n'avais pas de voiture pour y aller. Ce n'est pas avec les 450 euros par mois de chômage que je peux me permettre de faire quelque chose. Si vous pouvez rendre mon dossier, en vain ; et me régler à partir du 13 juin jusqu'au 30 juin, ce serait pour moi un bon cadeau, car la vie est tellement dure quand on est au chômage. Vous pouvez pas me supprimer comme çà. Je vous remercie d'avance.
Veuillez agréer, Madame, L'expression de mes sentiments distingués.
Robert Tatian


Protester absolument, « vous pouvez pas me supprimer comme çà ». Oui, entendez bien, c'est moi que l'on supprime en même temps que la prestation chômage, c'était le dernier économique qui faisait tenir la maison.


Jean-François Laé, Numa Murard, Deux générations dans la débine. Enquête dans la pauvreté ouvrière, 2012, Bayard.

Des enregistrements au domicile des individus, pendant l'enquête ici